L’orage (une histoire du petit Nicolas)

De Palm Beach à Vero Beach, 15 avril 2016

Je ne sais pas si je vous ai déjà dit, mais cette année, je fais un truc terrible : avec Papa et Maman et mes sœurs, on fait le tour de l’Atlantique sur un bateau à voile. Et à cause de ça, je ne vais pas à l’école. Mes copains sont drôlement jaloux, même si ils me manquent parfois. Il faut dire que j’ai des copains rien chouettes : Alceste, Eudes, Geoffroy, Maixent : il faudra que je vous les présente, un jour.
Mais ce qu’il y a de plus chouette, c’est que sur le bateau, je peux aider mon papa à s’occuper de la manœuvre, et ça c’est drôlement bien. Moi j’adore mon papa, surtout quand il conduit le bateau, parce qu’en général, il a l’air très content, et moi j’aime bien quand mon papa est content. Ce matin, quand je suis sorti de ma cabine vers 7 heures du matin, Papa était déjà à la barre, et justement il avait l’air très content. Il m’a expliqué qu’on était parti depuis une heure, qu’on était en train de ressortir dans l’océan pour remonter jusqu’à Fort Pierce, et qu’après on prendrait des canaux pendant 3 heures et qu’on passerait sous des ponts. Moi j’étais drôlement impatient pour le coup des ponts, parce qu’il parait qu’ils s’ouvrent en deux pour laisser passer le mat du bateau, et j’étais curieux de voir ça.
Comme il faisait très beau, Papa était très content. Il chantait des tas de chansons, moi j’aime bien quand il chante des chansons de marin parce que des fois on a le droit de dire des gros mots et d’insulter le roi d’Angleterre, mais maman m’a dit que maintenant ce n’est plus un roi mais une reine et qu’il ne faut pas lui dire de gros mots, à elle. Mais elle a tort de s’inquiéter, parce que la reine d’Angleterre n’est pas prête de venir sur notre bateau, c’est ce que Papa dit à Maman chaque fois qu’elle nous gronde parce qu’on met des miettes par terre, mais en général ce n’est pas moi qui met des miettes c’est plutôt mes sœurs. Bref, Papa était drôlement content ce matin, il me passait la main dans les cheveux et disait « quand je pense aux copains qui sont restés au bureau », et ça le faisait drôlement rigoler.
Vers la fin de la matinée, il n’y avait plus de vent, mais ce n’est pas grave parce que sur notre bateau à voiles on a aussi un moteur pour avancer quand ça ne souffle pas assez. Papa a démarré le moteur. Comme il faisait encore très beau, il était encore très content, et il a redit en rigolant « quand je pense aux copains qui sont restés au bureau ».
Au milieu de l’après-midi, Papa avait l’air moins joyeux. Il a rangé la voile (on était toujours au moteur) et il m’a montré des gros nuages loin devant le bateau. Il m’a dit qu’il y avait des orages devant nous, et que ce n’était pas impossible qu’on prenne du mauvais temps avant d’arriver à Fort Pierce. Après, il est allé demander à Maman de fermer toutes les écoutilles, mais ça a fait des histoires parce que Maman ne savait pas pour le coup de l’orage, alors elle demandait à Papa si il voulait nous faire mourir de chaud à l’intérieur par ce soleil, et papa lui a dit que si elle regardait un peu dehors au lieu de lire elle comprendrait toute seule mais que de toute façon il n’y avait que lui qui s’occupait de la navigation et que si c’était comme ça il allait retourner naviguer avec son papa (mon Daddy) et qu’on le regretterait bien. Alors Maman a regardé dehors et elle a vu l’orage et Papa et Maman se sont réconciliés, et avec tout ça c’est moi qui suis allé fermer les écoutilles parce que si on oublie, ça met de l’eau partout dans le bateau et ça fait plein d’histoires pour dormir parce que les matelas sont mouillés.
Après, Papa a allumé le radar et il m’a montré l’orage. C’était super chouette, tout vert, comme dans les films d’avions de guerre qu’on voit à la télé. Il m’a dit qu’on allait essayer de passer un petit trou entre l’orage et la côte, mais que ça n’allait pas être évident. Et puis d’un seul coup, l’orage est arrivé. C’était rien chouette, avec plein de pluie, flaoutch, et puis des éclairs, bang, et du vent, pfffffiiiiiii, on avait tous un petit peur à l’intérieur, pendant que Papa restait dehors pour surveiller le bateau et se faire mouiller par la pluie. Et puis à un moment, il y a eu un bruit énorme, comme un coup de fusil dans un film de gangster, mais avec en plus comme un gros flash d’appareil photo. J’ai voulu regarder sur le radar où était l’orage, mais le radar s’était éteint tout à coup. Alors Papa s’est agité, a couru entre la barre et la table à cartes, et je l’ai entendu expliquer à maman que la moitié de l’électronique avait grillé. Moi ça m’a fait rigoler, parce que justement maman elle avait acheté un grille-pain électronique avant le départ de France, mais il n’a jamais marché. J’ai voulu le dire à Papa, mais lui n’avait pas du tout l’air de rigoler, il disait des choses à maman à propos de l’alternateur et du pilote automatique, et aussi qu’on avait de la chance parce que le GPS marchait toujours.

Il pleuvait encore très fort quand on est rentré dans les canaux à Fort Pierce. Il pleuvait tellement qu’on arrivait à peine à voir le pont sous lequel on devait passer. Papa a attendu un peu d’y voir plus clair, et puis il a appelé le pont à la radio en parlant en américain. Et le monsieur du pont a répondu quelque chose à Papa en américain aussi, et le pont s’est ouvert en deux pour nous laisser passer. Terrible ! Ensuite, maman nous a appelés pour le goûter à l’intérieur pour se sécher et se réchauffer, sauf Papa qui devait rester à la barre pour remplacer le pilote automatique. Papa avait l’air de drôlement moins bonne humeur que ce matin, avec ses cheveux tout mouillés et sa veste de quart dégoulinante. Il descendait de temps en temps tripoter des boutons électriques, et il remontait en disant tout bas que c’est pas vrai, c’est pas possible un manque de bol pareil, ou des choses comme ça.

On a passé deux heures comme ça à remonter le canal intérieur, et puis au moment où on allait passer sous la ligne à haute tension juste avant le deuxième pont, on a eu un autre orage très fort. Là, on ne rigolait plus du tout, parce qu’on pensait à Papa qui était dehors sous la pluie en train de conduire le bateau. Et ce n’était pas facile de rester dans le chenal, parce qu’il disait qu’avec la pluie, « on ne voyait plus sa main à 10 mètres » (il a des expressions bizarres, des fois). Et il y a encore eu des énormes éclairs tout près du bateau, mais cette fois rien d’autre n’a grillé.
Finalement, on est passé sous deux derniers ponts, fixes, ceux-là, et on est enfin arrivés à la marina de Vero Beach. Quand le bateau a été bien attaché, Papa a enlevé sa veste de quart et ses habits trempés, il s’est assis au pied du mat, et il a dit « quand je pense aux copains qui sont restés au bureau », mais là il n’avait plus l’air du tout d’avoir envie de rigoler.
Le petit Nicolas Simon

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Ps : tout ça, c’est pas grave, parce que Dimanche on part à Disney World, et pour le bateau, Papa m’a dit qu’on allait sûrement pouvoir réparer sans trop de problèmes en rentrant de Disney, et qu’il avait même déjà réglé certains problèmes avant de partir.