Le jackpot pour les pigeons

Soyons réalistes, notre petite famille a toutes les qualités nécessaires pour servir de pigeons à n’importe quelle stratégie commerciale un peu rusée. Bien élevés et polis, gentiment naïfs, confiants par défaut : du pain béni pour les requins du marketing direct. Mais parfois, les histoires finissent bien. Y aurait-il finalement une justice pour les pigeons ?

Il était une fois une gentille famille en vacances à Saint Martin. Sur le parking d’une plage, deux jeunes gens leur proposent de participer à un petit jeu à gratter. Du genre « si vous découvrez 3 bananes, vous avez gagné un cocktail gratuit et un porte-clés, à retirer à la concession Citroën, où un commercial vous tiendra la jambe pendant une heure pour essayer de vous vendre son dernier modèle ». La famille, polie et en vacances, gratte gentiment les tickets pour chercher les trois bananes ou les trois ananas, jusqu’à ce que Rosy annonce innocemment : « j’ai trois 7 ». « Jackpot ! » sautent de joie nos deux nouveaux amis. « Vous avez le jackpot, c’est 1000 dollars cash ! Génial ! vite suivez nous à l’hôtel Tartenpion pour retirer votre prix»

Evidemment, en chemin, le soufflé retombe un peu. Ce n’est pas 1000 dollars cash, mais en bon d’achats dans « certains magasins partenaires à Saint Martin », et puis en fait ce n’est pas forcément 1000 dollars (ça c’est le jackpot du jackpot), mais plus probablement un ipad mini, et encore plus probablement « une semaine de vacances dans un hôtel de rêve ». Et pour avoir votre cadeau, il faut d’abord passer minimum une heure et demi avec un guide qui va vous faire visiter l’hotel. Et par ailleurs, il va falloir mentir et dire que vous n’habitez pas sur votre bateau, et donner vos revenus, et présenter vos papiers, et produire une carte visa ou american express. La gentille famille commence doucement à redescendre de son petit nuage…

A l’arrivée, on comprend mieux. L’hôtel Tartempion est en fait une chaine de time sharing (achat d’appartements à la semaine, comme Pierre & Vacances) dont le business model est basé sur le marketing par approche directe. En d’autres termes, c’est une véritable usine à plumer les pigeons ! Des rabatteurs parcourent l’ile avec leurs tickets de tombola pour ramener les pigeons à l’hotel. Là, les gentils couples subissent d’abord un interrogatoire serré sur leur profil (revenus, types de vacances), principalement pour vérifier que les rabatteurs ne s’arrangent pas avec leurs copains pour toucher leurs 200 dollars de commission. Ensuite, ils passent entre les mains d’un commercial pour un tour de l’hôtel sans intérêt puis, dans une pièce pleine d’autres pigeons et de commerciaux, une présentation powerpoint interminable des programmes de ventes d’appartement. Si les pigeons tiennent le coup sans rien signer, ils doivent encore subir l’entretien avec le commercial en chef qui leur fera une dernière proposition et alors seulement, s’ils sont restés fermes et souriants jusque-là, ils pourront récupérer leur porte-clés. Machiavélique, isn’t it ?

Oui mais le couple de pigeons de notre histoire n’est pas n’importe quel, il s’agit en fait de la famille Barth (vous aviez deviné ?). Ils ont touché le jackpot, ils iront au bout du processus, et ils ont une arme secrète : leur quatre enfants, qui bloquent une table entière dans l’usine à pigeons, et empêchent les commerciaux de pleinement se concentrer sur leur mission. Au bout de 20 minutes de lutte, le commercial en chef, vaincu par plus fort que lui, va céder. Il interrompt son commercial dans sa présentation powerpoint et explique qu’il y plein d’autres pigeons qui attendent et que comme on n’a visiblement aucune intention de signer, on peut passer directement au guichet toucher notre cadeau. Famille Barth 1 – génies du marketing 0

La fin de l’histoire est sans surprise. En fait de Jackpot, c’est bien la « semaine de vacances de rêve» qu’on a gagnée, en fait une sorte de bon d’achats sur un site de réservation d’hôtels, dont la valeur (à ce qu’on a vu en parcourant le site) est loin de correspondre à « une semaine de rêve », mais plutôt à un gros week-end en Relais & Chateaux.

Qu’à cela ne tienne. On a gagné, on a tenu bon, on a eu notre prix. Et ça, on en est sûr, c’est le signe que la chance est en train de tourner. Demain, on joue au loto 😉