Brèves de skipper 6 – Mouillage

Etre seul maître à bord après Dieu, c’est plaisant, mais ça a aussi ses moments plus délicats, relatés dans notre série « Brèves de skipper ».  Aujourd’hui un grand classique de la croisière : le mouillage.

Episode 6 : Le mouillage de l’angoisse

A l’opposé de la manœuvre de port, qui traumatise chaque génération de skipper, le mouillage sur ancre dans une crique antillaise apparait, de prime abord, comme la manœuvre immanquable qui booste le moral du capitaine. Le cours des Glénans est formel là-dessus, une bonne manœuvre de mouillage se décompose en théorie en 3 phases :
1) Repérer le bon emplacement, par exemple à coté du yacht rempli de top models en bikini
2) balancer l’ancre au fond
3) siroter des Ti Punchs tranquillement, et profiter de la vue

Malheureusement, le sort s’acharne sur les pauvres vacanciers perpétuels que nous sommes, et le mouillage, en pratique, se révèle bien plus difficile. Commençons par briser un tabou, et tant pis pour la réputation des iles de Guadeloupe : fin janvier aux Saintes, la densité de top models batifolant autour de leur yacht est scandaleusement faible ! Personnellement, j’ai Miss Monde sur mon propre bateau, c’est pas un problème, mais au moment de choisir son emplacement, c’est quand même très perturbant.

Deuxième souci, jeter l’ancre, c’est bien, mais c’est super dangereux. Des marins célèbres y ont laissé leur pied. Normalement, le bon skipper se tire de cette difficulté en laissant sa femme s’occuper de l’ancre pendant que lui tient la barre et commande la manœuvre. Mais quand il s’agit de balancer des mètres de chaine à toute vitesse en libérant le frein du guindeau (le treuil), la femme avisée fait valoir qu’elle est parfaitement capable de barrer, et laisse son valeureux époux jouer à la roulette russe avec ses orteils à  chaque fois.

Troisième obstacle : pour profiter pleinement de son Ti Punch, il vaut mieux être sûr que l’ancre ne va pas bouger et que le bateau ne va pas aller en toucher un autre. Aux Saintes, j’ai passé une nuit entière à me battre contre une cochonnerie de bouée « fin de zone de mouillage autorisé » qui avait l’air loin au coucher du soleil mais qui, par le jeu des courants et du vent, est venu taper VITAVI régulièrement pendant la nuit. Et à deux heures du matin, autant dire qu’on n’a pas beaucoup de solutions : Relever l’ancre et aller mouiller ailleurs, pas question en plein nuit. Rallonger la chaine, c’est un coup à aller s’emmêler dans celle de la bouée, la raccourcir franchement, c’est un coup à déraper (décrocher l’ancre). Et déraper, c’est pas marrant. On en sait quelque chose, ça nous est arrivé deux jours plus tard à l’ilet cochon en face de Pointe à Pitre. Fond de vase de mauvaise tenue, vent fort qui se lève d’un coup à 6 heures du matin, et c’est le skipper qui lui aussi, se lève d’un coup à 6 heures du matin pour démarrer le moteur en catastrophe et remettre le bateau à sa place. Merci l’alarme du GPS, qui nous a évité un petit déjeuner échoués au fond de la baie !

Qu’à cela ne tienne, on remet ça demain, et encore les jours suivants car même au milieu des retraités, avec un orteil en moins et en ne dormant que d’un œil, un bon Ti Punch au mouillage au coucher du soleil, ça n’a pas de prix.