Gibraltar – Madère

Dimanche 11 octobre – jour 1

6 heures du matin, l’heure des braves. Et aussi celle de la marée descendante, qui doit nous aider à quitter la méditerranée. Pour ce passage en Atlantique, la météo a fait un effort méritoire en nous concoctant une ambiance bretonne des plus réalistes: brouillard et pluie en alternance, vent faible, température timide, tout ça dans la nuit noire, bien entendu.

Poussé par son moteur et sa soif d’océan, Vitavi s’extirpe courageusement de la baie d’Algesiras pour embouquer le détroit proprement dit. Première surprise, le courant que l’on espérait légèrement favorable est très franchement défavorable. Disons 2 nœuds dans le nez, à vue de nez, justement. En fait, les courants de marées documentés sur les cartes ne sont qu’une partie de l’équation car il y a un courant permanent vers l’est dans cette zone (l’eau passe d’Atlantique en méditerranée en surface, et l’inverse en profondeur). Ce qui est surprenant, c’est que ce courant permanent, qui semble archi-dominant, en tout cas aujourd’hui, n’est apparemment décrit nulle part sur les cartes, lui. Mystère.

Le passage du détroit se fait au moteur, sans grosse difficulté ni angoisse car nous ne sommes pas sur l’axe des cargos, ces derniers nous doublent donc négligemment sans nous inquiéter. A 10 heures, nous passons Tarifa et envoyons les voiles. Hardi les gars, vire au guindeau! le grand océan est devant nous, la vie est belle! Bon, elle serait encore plus belle sous le soleil, et avec un vent pas autant de face, mais on a confiance, le front va passer et laisser la place à un ciel de traine et une rotation du vent au nord ouest. C’est marqué dans les fichiers météo et leurs jolies flèches de toutes les couleurs, on a confiance.

En fin d’après-midi, on déchante un peu en se rendant compte que d’une part, la rotation du vent est certes prévue, mais pour bien plus tard (ou plus loin à l’ouest, ce qui revient au même), et d’autre part, bien que Tarifa soit passée depuis longtemps, on s’est en fait très peu éloigné du détroit, et, la marée s’étant inversée, on aurait même tendance à y être attiré par un vilain courant qui nous colle aux fesses tel un élastique qui ne voudrait pas nous laisser partir. Pour couronner le tout, on longe le rail des cargos et on est donc de fait très limités dans nos mouvements car il n’est pas question d’aller s’aventurer sous leur nez. Et la nuit approche. Pas si simple, l’océan, finalement.

Lundi 12 octobre – jour 2

La nuit, sans être particulièrement périlleuse, a été virile tout de même. Vent de sud-ouest force 5, 2 ris dans les voiles pour être tranquille, et Vitavi qui file toute la nuit à 6 nœuds et plus, avec 20 degrés de gite. Surprise au lever du jour, le windex, cette petite girouette placée en haut du mat bien pratique quand on barre, a disparu. Emportée par un oiseau, ou plus vraisemblablement arrachée par les battements de la balancine* qui avait été laissée trop lâche après les prises de ris? On ne le saura jamais.

Seconde déconvenue de la journée: malgré les heures passées et l’impressionnant sillage, on n’est toujours pas vraiment sorti de la zone d’influence du détroit, et en particulier des axes de passage des cargos et autres pétroliers. La faute au vent d’ouest qui nous fait faire de grands zig zags sans réellement progresser vers l’ouest. Une lecture plus attentive des fichiers météo montre que le fameux changement de vent qu’on attend ne se produira qu’une fois passée la côte portugaise. A ce train là, ce sera demain matin. Et encore s’agit-il de ne pas se rater car cette zone de « bon » vent s’éloigne ensuite vers le large. Donc si on rate le train, on est mal. En attendant, rien de mieux à faire que de continuer à faire des grands bords de près en surveillant les cargos.

Tout va bien à bord, l’équipage est plutôt en forme. Pas suffisamment pour faire l’école cependant. C’est donc encore jour férié à bord de Vitavi.

Mardi 13 octobre – jour 3

Nuit du même genre que la précédente. Cap au nord-ouest. Vers 5h30, le vent tombe. C’est maintenant qu’il faut donner le coup de rein décisif pour attraper le bon wagon. On fait 2 heures de moteur cap à l’ouest et miracle, le changement de vent qu’on attendait depuis le départ se produit enfin. Nous sommes grosso-modo à la pointe sud-ouest du Portugal, le vent de Nord-Ouest est idéal pour nous emmener vers Madère, environ 400 milles dans notre sud-ouest. Une bouteille de Rhum pour le navigateur, Carguez les huniers et hissez les perroquets, cap sur l’ile aux fleurs.

Mercredi 14 octobre – jour 4

Depuis hier, c’est tout droit. De midi à midi, nous parcourons environ 150 milles. Autour de nous, c’est l’océan à perte de vue, et même si la houle est plutôt raisonnable (2 à 3 mètres de creux, peut-être), elle impressionne passablement l’équipage. Dans l’équipage, justement, on profite tranquillement, le plus souvent à l’intérieur. L’école n’a toujours pas repris, et c’est plutôt coloriage / lecture pour les enfants. Ou longues séquences contemplatives devant la mer, avec la musique sur les oreilles. Au menu aujourd’hui: thon, sardines en boites, et fruits au sirop: le temps de la viande fraiche (et des plats chauds) semble révolu.

Nous n’avons pas touché au cap depuis plus de 35 heures. En fait, nous ne faisons pas route directe sur Madère, mais volontairement plus au sud. En effet, la météo annonce un vent assez fort de sud puis sud-ouest pour vendredi, donc si on arrive benoitement cap au sud-ouest, on l’aura en plein dans le nez et on passera de très mauvais moments pour se rapprocher de Madère. En allant volontairement trop au sud depuis avant-hier, nous devrions nous retrouver cap à l’ouest pour les dernières 24 heures, et ainsi aborder le coup de vent à une allure plus maniable.

En attendant, le vent tombe en soirée et le moteur prend fidèlement la relève jusqu’au lendemain midi. On en profite pour ranger un bon coup et se laver un peu (quand le moteur tourne, on a de l’eau chaude). Et en prévision de le nuit prochaine, Rosy fait un très, très gros quart de nuit pour laisser dormir notre valeureux skipper qui en a bien besoin. La maîtresse du bord, elle, est infatigable, et attaque sa énième séance de yoga sous la voute étoilée, et une conjonction Venus – Mars de toute beauté.

Jeudi 15 octobre – jour 5

Le vent se lève du sud vers midi et on renvoie les voiles. Ca marche fort, et on peut annoncer aux enfants que la prochaine nuit (la cinquième) sera très probablement la dernière. Le vent forcit comme prévu dans la soirée et la nuit, qui sera comme on s’y attendait assez éprouvante. Force 6, des orages un peu partout autour de nous, tout ça n’est ni très simple, ni complètement rassurant. Je fais l’essentiel de la nuit seul sur le pont, et ne suis pas mécontent de voir le soleil se lever.

Vendredi 16 octobre – jour 6

Le vent reste au sud et devient nettement plus maniable en fin de nuit. On largue les ris au petit matin et on écarquille les yeux pour apercevoir la terre. Elle finit pas se montrer, en la personne de Ilha Deserta Grande, une petite ile au large de la pointe Est de Madère. Au même moment, des troupes de dauphins viennent nous souhaiter la bienvenue, et nous féliciter pour cette belle traversée.

Le soleil n’est pas vraiment de la partie et c’est sous la pluie que nous passons en revue toute la côte sud de Madère, pour arriver vers 17 heures à la marina de Calheta. L’entrée n’est pas tout à fait évidente, surtout quand on n’a pas dormi de la nuit et qu’on macère dans ses bottes et son ciré depuis 24 heures non-stop. Après avoir vainement essayé de contacter le port à la radio, nous accostons d’autorité à une place qui nous semble libre, avec l’aide bienvenue d’une famille de Français sur un bateau voisin.

Enfin le plancher des vaches, enfin le repos bien mérité après 6 jours et 5 nuits en mer. Et bien non! Un employé du port surgit en agitant les bras pendant que nous amarrons Vitavi « No, not here, forbidden. The marina is closed. Order of my boss, you have to go away ». Le légendaire sens de l’accueil insulaire a visiblement du plomb dans l’aile par ici. Après cinq minutes d’explication, on finit par comprendre: cette petite marina a subi de gros dégâts la veille à cause de la forte houle de sud (pontons cassés, taquets arrachés…) et elle n’accepte plus de nouveaux bateaux. Elle va même probablement fermer plusieurs mois pour réparation. Les voisins de ponton nous confirment qu’il ne faut pas rester ici, car ça bouge énormément et plusieurs bateaux ont cassé du matériel cette nuit. Il faut donc repartir vers Funchal, la capitale, que nous avons doublée il y a 3 heures…

Là, soyons clairs, le moral en prend un très gros coup. Les autres équipages présents, super sympas, nous aident à manœuvrer pour repartir, non sans avoir glissé dans notre cockpit une bonne gamelle de patates bien chaudes (on mange froid depuis 3 jours sur Vitavi). L’arrivée à Funchal, de nuit, dans le clapot, mettra une dernière fois nos muscles et nos nerfs à l’épreuve, mais après quelques péripéties, nous sommes amarrés « pour de bon » à Madère à 11 heures du soir, 139 heures après avoir quitté Gibraltar. En toute modestie, on est quand même assez fiers de nous, parents et enfants.

Cette première traversée océanique nous montre aussi l’étendu de ce qui nous reste à faire pour préparer le bateau et son équipage à la transat. Mais pour l’instant, dodo, et une semaine de vacances pour tout le monde.

(*) Balancine: Cordage reliant le haut du mat au bout de la bôme, qui permet de maintenir celle-ci horizontale (et au dessus du niveau des têtes) quand la grand-voile n’est pas hissée.