Quand vient la fin de l’été

Espulmador – Alicante, 27-28 septembre

Ce dimanche, c’est « Adios Baleares » puisque nous mettons le cap sur le continent, et entamons de ce fait la descente vers Gibraltar. Mine de rien, c’est un tournant dans notre voyage. Nous terminons une première phase finalement assez peu différente d’une croisière estivale « normale » en méditerranée (si on avait loué un bateau pour un mois, par exemple), et en mettant le cap au sud-ouest, nous attaquons la phase de transit qui prépare la traversée. La météo semble avoir senti ce changement, car elle nous gratifie pour la première fois depuis le départ d’un temps plutôt automnal. De gros nuages d’orages bouchent petit à petit le ciel au-dessus d’Ibiza, puis viennent finalement verser quelques gouttes sur le mouillage d’Espulmador, où nous sommes venus déjeuner. Ce qui devait être le summum du mouillage grand luxe des Baléares se transformera donc en séance d’école à l’intérieur, en attendant que la pluie aille se faire voir ailleurs. On a quand même eu le temps d’apprécier la beauté de cette ile entre Ibiza et Formentera, extrêmement courue des yachts les plus luxueux, comme notre voisin d’ancre « Prince Abdulaziz » et ses modestes 148  mètres de long. Nous mouillons en effet dans la partie ouverte de la baie, avec les gros bateaux à moteur, car dans la petite anse encore plus jolie, les corps-mort que notre vieux guide annonçait gratuits sont maintenant gérés par une société privée et son cerbère est intransigeant sur les prix, même pour un arrêt de 2 heures hors saison. Tant pis. Un peu plus tard, c’est au tour des autorités publiques de venir aborder Vitavi, en la personne d’une charmante garde du parc maritime qui, munie d’un gros appareil à regarder sous l’eau, nous apprend que notre chaine d’ancre passe sur des posidonies protégées (des herbes au fond de l’eau) et que nous sommes donc dangereusement hors la loi. Compréhensive, elle nous laissera finir notre goûter et partir sans nous pendre haut et court au sommet du grand mat. Ouf !

Nous mettons donc le cap au sud-ouest vers la ville espagnole d’Alicante. Dans un premier temps, nous longeons le gros nuage d’orage qui nous est passé au-dessus à midi pour profiter un peu de son vent, mais l’effet se dissipe  rapidement et au diner, notre vitesse oscille gaillardement entre 0,5 et 1 nœud. A ce train-là, nous arriverons d’ici une semaine ou deux. C’est donc au moteur que nous entamons la nuit. La mer est plate comme un lac (pas de vent depuis 3 jours) ce qui nous permet d’avancer à 5 nœuds et demi en gardant un régime moteur réduit, et donc en consommant peu. Ce soir, c’est la pleine lune, on y voit comme en plein jour et je me paye même le luxe de lire quelques pages dans le cockpit sans lampe de poche. Cette même lune offrira ensuite à Rosy un spectacle aussi majestueux qu’inattendu, avec une éclipse totale, magnifique. Ça devait être annoncé dans tous les journaux, mais comme on ne lit pas les journaux, et bien pour nous c’était la surprise du chef. Le vent revient vers 4 heures du matin et je termine la nuit en faisant cravacher Vitavi à 7 nœuds et plus, droit vers les lumières de la côte, qu’on distingue nettement à l’horizon. C’est visiblement aussi l’heure où tous les pêcheurs du coin prennent le large, et forcément ils croisent tous notre route. Ça me fait des occupations, mais la mer est belle et on peut anticiper tranquillement sans danger.

Arrivée en fin de matinée sur Alicante. On peut dire que c’en est bien fini des paysages sauvages et préservés. Que de béton ! Les jours suivants nous feront un peu changer d’avis, mais le premier contact esthétique avec cette ville est loin de nous enthousiasmer. Pendant ces derniers milles, je pense beaucoup à Bernard Moitessier, qui avait lui aussi atteint Alicante après une longue traversée, seul avec sa femme dans les années 60. Mais lui, il arrivait en direct de Tahiti ! La côte devait être nettement moins construite à l’époque car devant ces tours de béton, il aurait probablement fait demi-tour pour retourner dans le Pacifique sans s’arrêter.

La marina nous attribue aimablement l’emplacement L33, mais après 4 tentatives pour « faire mon créneau » dans un fort vent de travers, je finis par suivre le conseil du « marinero » et reviens me mettre au ponton d’attente, plus facile d’accès. Après 20 minutes à frôler les pontons et les autres bateaux, nous sommes assez soulagés de n’avoir rien touché, et donc rien abimé. Ce n’était pas gagné d’avance.

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