Brèves de skipper 3 – Coup de pompe

Etre seul maître à bord après Dieu, c’est plaisant, mais ça a aussi ses moments plus délicats, relatés dans notre série « Brèves de skipper ». Cet épisode dévoile les secrets de la grande épreuve initiatique tant redoutée par tous les chefs de bord.

Episode 3 : Coup de pompe

Note de la rédaction : ceux qui ont l’habitude de lire ce blog sur leur blackberry en prenant leur café du matin peuvent faire une exception pour cet article et le lire un peu plus tard.

Quand peut-on dire qu’on est un skipper averti ? Est-ce que ça se compte en nombre de milles, de nuits en mer, de coups de tabacs, de manœuvre de port ? Difficile de répondre à cette question quand on n’est soi-même qu’un modeste aspirant, mais quitte à trahir des secrets, il faut citer ici une grande loi de la mer : « celui qui n’a pas passé des heures à fond  de cale pour réparer les chiottes, en vérité, je vous le dis, celui-là ne peut pas se dire skipper ».

Alors là, il faut évidemment un tout petit paragraphe d’explication pour les néophytes. Les toilettes sur un bateau, c’est déjà la moitié du dépaysement. C’est le canada dry du WC, en gros : ça a la forme d’un WC, la couleur d’un WC, l’odeur d’un WC (voire de plusieurs WC), mais au moment de chercher la chasse d’eau, surprise, ce n’est pas comme à la maison. A la place de la chasse d’eau, donc, il y a tout un système très sophistiqué de pompe à main, avec un sélecteur à 2 positions qui permet, en appliquant un cérémonial ancestral transmis de générations en générations, de balancer à la mer ce qui doit l’être. La pompe en elle-même est un chef d’œuvre de l’ingénierie à la Léonard de Vinci (probablement le projet de fin d’études d’un ingénieur Arts & Métiers, je ne vois que ça) avec pistons, cylindre, clapet anti-retour, joint en bec de canard, et j’en passe.

Un système complexe et fragile, des utilisateurs non-avertis qui ne pompent trop peu ou trop mal, une nourriture à base de pâtes et de riz, les éléments du piège sont en place et amènent un jour ou l’autre à l’instant fatidique, celui où un équipier, l’air faussement dégagé, dit au jeune skipper encore plein d’espoir et d’illusions : « euh, dis donc, je ne comprends pas, là. La pompe, si tu veux, je mets sur évacuer, et puis quand je pompe, ça refoule bizarre au lieu d’aspirer, il doit y avoir un truc qui déconne, non ? Bon je te laisse regarder, moi je retourne dehors j’ai un peu le mal de mer ».

Là, en général, pour le malheureux capitaine, c’est le coup de pompe (NDLR : ah ah ah !) : « Bon, ben voilà mon grand, tu voulais être skipper, tu voulais avoir ton bateau à toi, emmener ta famille au bout du monde, et ben ça y est, ton grand jour est arrivé, il faut y aller, maintenant. »

S’ensuit une épreuve plus ou moins longue et difficile, du genre « ce qui ne me tue pas me rend plus fort », à l’issue de laquelle, fourbu, mais heureux, tel un Tabarly de la cuvette, le skipper peut reprendre son poste avec fierté, sous l’œil admiratif de l’équipage, et lancer son fameux cri de victoire : « bon, ben je vais peut-être prendre une petite douche, moi ».